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Session cantonale de formation : «La relation comme lieu théologique»

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La session de formation continue 2026 de la région diocésaine Vaud a rassemblé quelque 170 participants, prêtres, diacre, agents pastoraux et administratifs de la Fédération ecclésiastique catholique romaine (FEDEC-VD), au Centre Löwenberg, près de Morat, les 30 septembre et 1er octobre. Avec l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, Mgr Charles Morerod, et le vicaire général, l’abbé Jean-Claude Dunand, ils ont réfléchi sur «La relation comme lieu théologique». Conférences et ateliers ont émaillé ces deux journées qui ont donné lieu à de fructueux échanges.

La session était organisée par le Service formation du département Adultes, placé sous la responsabilité de Stefan Constantinescu. Le 30 septembre, les participants, guidés par le philosophe et théologien Claudio Avogadri, ont réfléchi sur la thématique: «Rendre la foi habitable. Relations, sens et formes ecclésiales». Puis le Père Jean Bosco Devaux, du Centre romand de pastorale liturgique, a abordé avec eux «La relation visible et partageable dans la liturgie» à partir de trois parties de la messe: le seuil, le lien et le corps. Enfin, l’éditeur et théologien Grégory Solari leur a donné quelques éléments de phénoménologie liturgique de la personne. Le 1er octobre, ils ont écouté la philosophe et psychanalyste française Cynthia Fleury développer le thème «Faire vivre le commun: fragilité, soin et engagement».

Se laisser déplacer

En écho au thème de la session, Claudio Avogadri s’est interrogé: «Qu’est-ce qui fait qu’une relation devient un lieu?», plus qu’un simple croisement? Pour qu’il y ait des lieux, il faut de la place: un espace physique, mais aussi un espace vide «dans lequel quelque chose peut advenir», «la possibilité que la vie soit touchée, déplacée, transformée. Sans cela, il peut y avoir de la proximité, mais il ne peut y avoir de véritable rencontre». Car «sans places vides dans nos emplois du temps, nous gagnons certainement en efficacité et en capacité de performance, mais nous compromettons inévitablement la qualité de ce que nous vivons».

Le conférencier a poursuivi: «Si toutes les relations ne deviennent pas des lieux, qu’est-ce qui fait d’un lieu un lieu théologique? Autrement dit, en quel sens ma relation avec l’autre peut-elle dire quelque chose de Dieu, de mon rapport à Dieu, et même de la manière dont Dieu rejoint une existence humaine?». S’appuyant sur saint Augustin, il a affirmé que «Dieu te rencontre selon le mode par lequel tu rencontres les autres. Si donc tu veux lui faire place et faire l’expérience de sa présence, il faut procéder comme dans toute rencontre authentique».

Pour cela, il faut commencer par «faire lieu: transformer un simple croisement en une place», «transformer la présence de l’autre à côté de toi en un véritable tu». «Ensuite, il faut accepter de se laisser altérer, de se laisser porter hors de soi par l’effet que ce tu produit en nous». Car l’exposition à l’autre «est toujours affective et se ressent de l’intérieur. Quelque chose donc se passe en nous lorsque l’autre nous rejoint réellement»: nous faisons une expérience de déplacement. Enfin, même si nous ne pourrons revenir à nous que transformés, nous essayons de nous retrouver «en intégrant cette expérience à la continuité et à la familiarité de notre vie».

Exposition et ouverture

Pour Claudio Avogadri, la dynamique spirituelle chrétienne est la même: «Se mettre sous le regard de Dieu, c’est toujours accepter d’être conduit hors de sa place», c’est vivre une conversion. Puis «nous devons nous retrouver nous-mêmes et retrouver notre vie en intégrant ce que nous avons vécu», et nous nous retrouvons «en lui, dans une vie qui a commencé à prendre sa forme».

La foi, a ajouté Claudio Avogadri, c’est «accepter d’être exposé, accepter d’être déplacé, et en même temps garder ouverte la relation qui nous transforme». Mais cela ne va pas de soi, et les risques sont réels: préférer la sécurité à l’exposition; neutraliser l’ouverture au nom de l’identité.

Sécurité et identité

Je préfère la sécurité à l’exposition lorsque j’évite «une parole, une rencontre, une vérité, une demande» parce qu’elle risque de me déplacer. En Eglise, c’est éviter de «s’exposer à l’altérité de notre temps», refuser que «les grandes questions qui traversent notre époque – la vie, le mariage, le corps, l’éducation, la crise écologique, la justice sociale, les nouvelles fragilités psychiques et relationnelles – ne soient pas seulement des problèmes extérieurs à traiter, mais des questions dans lesquelles il en va aussi de nous comme chrétiens», «le lieu même où l’Eglise apprend à discerner comment l’Evangile peut être annoncé, reçu et vécu».

Je neutralise l’ouverture au nom de l’identité quand celle-ci «sert à refermer d’avance la relation. Elle devient une manière de dire: je sais déjà qui je suis, je sais déjà ce que je dois penser, je sais déjà où je dois me placer, et donc je n’ai plus vraiment besoin d’être interpellé. Je suis catholique, donc il est évident que sur telle ou telle question morale je me positionne de telle manière». Je me protège «contre ce que la rencontre pourrait mettre en jeu». Pour le conférencier, «l’identitarisme commence peut-être là: lorsque ce qui devrait donner une forme à la foi devient une manière de l’empêcher d’être encore exposée, encore cherchée, encore transformée».

«Le risque, finalement, est de vouloir rencontrer Dieu tout en évitant précisément le lieu où il se laisse rencontrer», a-t-il résumé. «Au fond, c’est peut-être cela qui est en jeu dans la foi: non seulement croire que Dieu existe, mais apprendre à habiter une vie où l’exposition reste possible et où le monde ne se referme pas définitivement.»

Libres et responsables

Claudio Avogadri a ensuite proposé une réflexion sur l’Eglise comme «espace humain, symbolique, rituel, relationnel et institutionnel où la foi peut devenir praticable», comme un «foyer d’expérience» - expression empruntée au philosophe Michel Foucault. Un foyer d’expérience articule plusieurs dimensions: «Une manière de comprendre le réel, des pratiques qui orientent les comportements et des formes possibles de devenir sujet». En d’autres termes, «nous ne devenons jamais nous-mêmes dans le vide», mais à l’intérieur d’un monde qui nous apprend (…) ce qui compte, ce qui est vrai, ce qui est possible, ce qui est désirable, ce qu’il faut craindre, ce qu’il faut espérer, et même quelle manière d’être soi-même devient pensable», un monde qui installe «des habitudes, des réflexes, des manières d’agir, de parler, de réagir».

Si l’Eglise est un foyer d’expérience, alors «quel type d’expérience chrétienne nos communautés rendent-elles possible? Quel chrétien devient-il possible de devenir parmi nous? Nos communautés donnent-elles naissance à des femmes et des hommes capables de discernement, d’initiative, de liberté intérieure, de responsabilité? Ou bien produisent-elles, parfois malgré elles, des personnes qui attendent que d’autres pensent, décident, interprètent ou croient à leur place?» Car il s’agit de préparer «un monde où chacun puisse grandir comme sujet responsable devant Dieu, avec les autres, dans l’histoire qui est la sienne».

Une pastorale de l’habitabilité

Dans ce contexte, a relevé le conférencier, la question du traditionalisme devient «un lieu concret de discernement» entre «une Eglise qui ose de nouveau proposer des contenus, des références, des structures, des formes, une parole identifiable» et «une Eglise où la foi risque de devenir trop floue, trop indéterminée et incapable de dire ce qu’elle porte».

Quelle voie tracer entre ces deux sensibilités ecclésiales? Claudio Avogadri a proposé «une pastorale de l’habitabilité». Elle ne renonce pas «aux contenus, aux rites, aux formes ou à la tradition»  sous peine de se dissoudre; mais elle reste ouverte au monde sous peine de devenir un enclos «incapable de laisser passer la vie».

«Peut-être que notre tâche pastorale se situe précisément là: exercer le pouvoir que nous avons sans le nier; transmettre une tradition capable de faire vivre; annoncer le Christ de telle manière que des personnes puissent reconnaître en lui non seulement une vérité à défendre, mais un lieu où leur vie peut être retrouvée et transformée», a lancé le conférencier en conclusion.

De l’individu à la communauté

La deuxième partie de la journée avait pour thème «Célébrer le lien: liturgie et expérience du corps ecclésial». Les intervenants, le Père Jean Bosco Devaux et Grégory Solari, se sont respectivement intéressés à trois et deux lieux rituels de la messe: le seuil, le lien, le corps; l’accueil et le rite de la paix. Autant de lieux qui font de la liturgie le creuset où des individus deviennent une communauté.

Trois lieux, trois verbes pour le Père Jean Bosco Devaux: recevoir – nous sommes convoqués avant de nous choisir –, transmettre – dans le geste de paix –, devenir – dans la communion, nous devenons un corps en recevant un Corps. Deux lieux, deux manières de traduire le mouvement vers autrui dans la vulnérabilité et «le caractère relationnel de la personne quand elle se trouve devant Dieu» pour Grégory Solari. «Le voisin anonyme devient mon prochain au fur et à mesure de la liturgie»: on passe alors d’une relation sans qualité à un authentique rapport «je-tu».

Des sociétés d’effondrement

Le 1er octobre, la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury a commencé par dresser un constat de l’état des sociétés occidentales. Nous vivons dans un monde de stress et d’épuisement généralisé, une ère de vulnérabilité systémique marquée par deux méta-changements: le réchauffement climatique avec ses conséquences dramatiques – pandémies, inondations, feux, déplacements de populations, retour de la conflictualité, … – et un régime de post-vérité avec notamment la désarticulation de l’état de droit. Conséquences? Une banalisation de l’état d’exception, qui tend à devenir la norme, un conflit des éthiques et, sous couvert de bienveillance, un consentement au liberticide et un brutalisme accrus.

Puis la conférencière a énuméré plusieurs caractéristiques des sociétés occidentales: allongement de la vie avec une entrée dans la dépendance; transition épidémiologique de l’infectieux vers le chronique – «On vit plus longtemps malade»; crise de confiance dans les institutions démocratiques. Avec un monde du travail en mutation: télétravail, accélération technique, stress. Au niveau des «vies intimes»: fatigue de soi, anxiété, réseaux sociaux qui déshabituent de l’empathie, obsolescence programmée, désengagement, sensorialité abîmée. Au niveau des valeurs: questionnements éthiques permanents, effacement de la morale au profit des pulsions, masculinisme.

Préserver l’empathie

Cynthia Fleury s’est ensuite arrêtée sur le concept de dignité, mis à mal dans notre société, relevant une double peur: peur de perdre sa dignité et peur de se conduire de façon indigne envers autrui «parce qu’on ne peut pas exercer son métier dignement» - la modernité étant une fabrique systémique de situations indignes, de modes de vie dégradés provoquant des vécus d’«effondrement». «S’adapter oui, mais jusqu’où?», s’est demandé la conférencière.

«Comment fait-on pour préserver l’empathie, l’attention dans nos sociétés?», s’est-elle demandé ensuite. Elle a mentionné le care (prendre soin) comme clinique de la vulnérabilité, mettant en garde contre ses ambivalences: mise en danger des soignants dans un environnement toxique (dark care), pénibilité (dirty care).

Faire institution autrement

Puis Cynthia Fleury s’est intéressée au concept d’institution, commençant par le définir. Une institution «constitue un dispositif de stabilisation du monde social». Elle articule «normes, pratiques et imaginaires collectifs» et repose sur des infrastructures invisibles: la confiance, la légitimité et l’autorité. Enfin, elle «garantit que le bien commun ne dépend pas uniquement des personnes en fonction».

Face à la crise il importe, a dit la conférencière, de faire institution autrement. Comment? Il faut instituer la dignité comme pratique institutionnelle partagée; développer l’attention aux conditions de travail interne, la qualité des relations professionnelles et la participation des publics; expérimenter des formes hybrides: articuler patrimoine et développement, culture et santé, renforcer les capacités des individus. L’institution deviendra ainsi «un opérateur d’émancipation».

Un travail en ateliers a permis aux participants d’approfondir et d’intérioriser les apports, fort riches, de ces deux journées.

Davantage d’épices

Mgr Morerod a partagé quelques impressions à chaud, soulignant que «nous apprenons les uns des autres». Ce qu’il a retenu de la session? Quelques phrases cueillies au fil des conférences: «Dieu te rencontre selon le mode dont tu rencontres les autres», «trouver c’est chercher encore», «le manque peut dynamiser et changer les choses. Il donne de la place pour l’espérance». Côté liturgie, l’évêque a souligné combien le geste de paix – évoqué à maintes reprises durant ces deux journées – est une expression très forte de la réconciliation. Et que «l’eucharistie change ce que nous sommes et nos relations».

«Durant cette session, nous avons reçu davantage d’épices pour donner goût à nos relations», a dit en conclusion le vicaire général, l’abbé Jean-Claude Dunand. Il a rappelé les grands axes de la pastorale diocésaine – formation de pôles, bientraitance et beauté – et affirmé: «Nous pouvons oser le changement!».

GdSC

Crédit photo : Maude Comte

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