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«Intelligence artificielle et religion: complémentarité et/ou antagonisme»: tel était le thème de la conférence proposée vendredi 27 février au Victoria Hotel & Residence à Villars-sur-Ollon. Elle réunissait Dominique Lambert, professeur émérite de philosophie des sciences à l’Université de Namur, en Belgique, spécialiste des questions d’éthique des nouvelles technologies, et l’abbé Damien Niyoyiremera, curé de Villars-Gryon et Ollon. Tous deux ont souligné la nécessité d’un usage de l’intelligence artificielle qui redonne toute sa place à l’humain.
Devons-nous craindre l’intelligence artificielle? Quelles relations entretient-elle avec la religion? Sont-elles complémentaires ou antagonistes? Quelle attitude adopter, en tant que chrétiens, face aux nouvelles technologies? Ces questions ont occupé les esprits le 27 février à Villars-sur-Ollon lors d’une conférence organisée par les Eglises catholique et protestante du canton de Vaud qui a rassemblé une cinquantaine de personnes.
Un abus de langage
Mais qu’est-ce que l’intelligence artificielle (IA)? Pour Dominique Lambert, docteur en sciences physiques et en philosophie, professeur émérite de logique, d’épistémologie, de philosophie des mathématiques et de la nature, elle «renvoie à toute une série de systèmes technologiques dont le but vise à reproduire les caractéristiques de l’activité cognitive humaine ou animale»; elle est «un outil d’aide à la cognition, à la décision et à la création». Ainsi «l’IA n’est pas une intelligence au sens strict du terme. Elle est plutôt un outil d’aide à l’intelligence!». C’est «un abus de langage» que de la qualifier d’intelligence!
Attention à ne pas tomber dans la technolâtrie ou la technophobie, mais à conserver à son égard une «prudence critique». Attention à ne pas succomber à la fascination pour son efficacité, occultant ainsi des dimensions non calculables du réel et des caractéristiques anthropologiques fondamentales.
L’homme à la manoeuvre
Car l’IA survalorise l’intelligence notionnelle, l’intelligence scientifique du monde, qui procède par analyse et déduction; elle exclut l’intelligence intuitive et créatrice, fondée sur les émotions et l’expérience du réel qui est le propre de l’humain. «On n’est pas entré le moins du monde dans l’acte créatif d’une authentique pensée, on n’a fait que le singer», a relevé Dominique Lambert – la machine qu’est l’IA ne peut ni penser, ni juger, ni ressentir de l’empathie.
S’il y a de l’intelligence dans l’IA, c’est celle que l’humain y a insufflée. Il ne faut donc pas craindre l’IA, mais la réguler de façon à qu’elle respecte la dignité de la personne.
Un monde nouveau
Adopter l’IA change et structure nos sociétés: c’est faire «des choix idéologiques, sociaux et anthropologiques» qui peuvent, dans certains cas, mettre à mal la démocratie; c’est accepter un type de société qui peut déboucher sur «un renoncement important à certains éléments cruciaux de la vie privée, sur l’acceptation d’une surveillance et sur la disparition partielle de ce qui fait la richesse des relations humaines». Et lorsque l’IA est mise au service du profit ou de la puissance?
Les risques sont réels, pointés par le professeur Lambert, collaborateur de la Mission de l’Observateur permanent du Saint-Siège à l’ONU à Genève pour les questions d’éthique des nouvelles technologies: creusement du fossé entre riches et pauvres, esclavage technologique, suppressions massives d’emplois, opacité des systèmes due à leur complexité, biais qui peuvent amener à discriminer ou défavoriser une partie la population. Un des risques importants aujourd’hui est aussi l’utilisation de l’IA dans les conflits armés sans garantie réelle que le droit international humanitaire puisse vraiment être respecté; cette utilisation ouvre la porte à de nouvelles formes de courses aux armements qui menacent la paix.
Pour une éthique de la fraternité
L’IA doit être régulée, a souligné Dominique Lambert, qui a énoncé quatre principes éthiques: respect de la dignité des personnes; refus de la discrimination et promotion de la justice: viser une IA pour tous avec une attention particulière aux naufragés du numérique; souci du bien commun et de l’environnement; souci de la vérité et de la paix.
Comment mettre en œuvre ces principes? Le professeur a proposé quelques pistes: supervision humaine significative des algorithmes: «L’IA doit rester au service de l’être humain et du bien commun», respecter les finalités fixées par l’humain; protection significative du caractère privé des données; nécessité d’une formation à l’éthique de l’IA «à toutes les étapes de la formation et en dialogue avec la formation technique».
Remplacer Dieu?
L’abbé Niyoyiremera est parti d’un constat: «L’IA fait désormais partie de nos vies» et elle «va changer considérablement notre quotidien». Remplacera-t-elle un jour le savoir, l’intelligence et la réflexion humaines?
Riche de promesses dans des domaines comme la santé, l’éducation et l’économie, l’IA suscite également des inquiétudes: pertes d’emplois, risques en matière de cybersécurité, voire prise de contrôle sur l’humain et, pour finir, remplacement de Dieu, a souligné le prêtre. Elle «concurrence même l’idée qu’on se fait de Dieu» car, selon la philosophe Gabrielle Halpern, qu’il a citée, elle «convoque spontanément un vocabulaire d’ordre théologique: omniscience, omnipotence, omniprésence», des attributs qui définissent la divinité. Enfin, l’IA «suscite des attentes messianiques, des craintes apocalyptiques, des rituels d’usage, des dogmes implicites, une foi qui échappe à la raison».
L’intelligence du coeur
«Une telle super-machine est-elle réellement intelligente? Mérite-t-elle d’être considérée comme Dieu?», s’est demandé l’abbé Niyoyiremera. Pour lui, le terme «intelligence artificielle» est impropre puisqu’il s’agit d’«opérations effectuées par des machines en rien intelligentes. D’ailleurs, c’est toujours l’intelligence humaine qui interprète, qui donne du sens aux résultats fournis par les machines». Si l’IA assiste l’humain, «elle ne saurait le remplacer dans sa capacité à juger, à discerner et à aimer».
«Quant à prendre l’IA comme Dieu, c’est une sorte d’oxymore»: Dieu «existe de toute éternité sans avoir de commencement ni de créateur alors que l’IA a son origine dans la Silicon Valley. Elle ne peut donc pas être Dieu. Elle est et restera toujours l’un des produits de l’intelligence humaine».
Enfin, le prêtre a appelé à ne pas avoir peur de l’IA: «Comme tout progrès technologique, elle est au service de l’humain. Elle est à utiliser à la lumière de l’Evangile». Surtout, elle «nous renvoie à la nécessité d’une autre intelligence, plus vaste: celle du cœur et du mystère».
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