La responsabilité des médias a été fortement mise en cause dans le fait divers tragique du prêtre qui s’est donné la mort le 3 février, rattrapé par un passé qu’il voulait oublier et qui s’était juridiquement clos en 2001. Le journaliste François Gross, ancien rédacteur en chef de La Liberté, estime que la presse n’a fait que son devoir après des années de silence de l’Eglise, confrontée à des actes de pédophilie de quelques prêtres.
Pour François Gross, « il manquait un chapitre au consternant et, finalement, dramatique feuilleton. Depuis le mois de décembre, pas un jour ne passait sans que les agences de presse, les journaux romands, les radios et la télévision ne livrent quelque information, révélation, déclaration, interview ou commentaire sur un seul et même sujet, la pédophilie de quelques prêtres. Des cas précis sortaient de l’ombre. Des adultes jadis abusés se confiaient à des journalistes et retraçaient leur calvaire. Le porte-parole de l’évêché expliquait, glosait, alignait les distinguos et condamnait des comportements sur lesquels avait été jeté le manteau de Noé.
« L’évêque, lui, gardait le silence. Jusqu’à ce vendredi 1er février où il a tenu conférence de presse. Il a été, alors, question de « tourmente médiatique » et de médiatisation à juste titre beaucoup plus grande en raison de l’exemplarité attendue de la part de prêtres.
« Changement de ton, ce dernier mardi, sous les caméras de la Télévision romande. Mgr Genoud s’exclame : « Cela suffit ! ». Il parle d’acharnement des médias et ajoute : « La rumeur tue ». Entre-temps, un vicaire s’est donné la mort à Neuchâtel. La presse s’était interrogée sur l’opportunité de sa réintégration dans le clergé après que la justice pénale eut clos, en 2001, par un non-lieu pour cause de prescription, une procédure ouverte à la suite d’une dénonciation. Tout ne semble pas encore avoir été dit à ce propos.
Une « hargne » jusque là contenue
« L’émotion provoquée par ce drame a débondé la hargne jusqu’alors contenue. Haro sur les médias traqueurs de curés et, particulièrement, sur un quotidien qui aurait acculé le malheureux au suicide. Un parent du défunt a craché son venin dans l’église où se déroulait la cérémonie funèbre. « Casser du prêtre, a-t-il notamment déclaré, c’est tendance ». Il y avait des abuseurs, taxés de malades, pour les crimes desquels leur hiérarchie sollicitait le pardon ; il y avait des victimes, auxquelles elle offrait des dédommagements matériels. Seul manquait un coupable. Il était temps qu’il soit enfin débusqué : ce sont les médias. Cloués au pilori, accusés ni plus ni moins de lynchage, ils sont sommés de se livrer à un examen de conscience.
« Personne ne le nie : des prêtres, en petit nombre, ont commis des actes d’ordre sexuel sur des enfants de moins de 16 ans. Les faits étant connus de leurs supérieurs, ceux-ci n’ont pas jugé opportun de dénoncer les auteurs de ces infractions à la justice pénale. Qui plus est, ces personnes ont été déplacées soit dans une autre paroisse soit dans un autre diocèse sans révéler à qui de droit les causes de ces mutations. Des récidives ont eu lieu. Les autorités ecclésiastiques ont, de ce fait, gravement mis en danger l’intégrité sexuelle d’enfants confiés à des clercs. Nul ne pouvait ignorer ce que les médias du monde entier avaient révélé sur l’ampleur des pratiques pédophiles au sein de l’Eglise catholique aux Etats-Unis.
« Les évêques suisses ont tardé à adopter des mesures de prévention et de répression de la pédophilie. Ils ont donné la préférence à un traitement interne des cas venant à leur connaissance, dans le but inavoué de protéger l’institution ecclésiale des procédures pénales. Des indemnités ont été versées à des plaignants, assorties parfois d’une recommandation de silence. Ces digues ont cédé à la suite de dénonciations nées d’un conflit de personnes au sein de la maison épiscopale de Fribourg.
Golias a allumé la mèche
« La revue française Golias a allumé la mèche, le feu s’est répandu à la vitesse grand V. La presse populaire, puis celle de référence et, enfin, des feuilles locales, les radios et la télévision ont tenté de faire toute la lumière sur des affaires datant souvent de plusieurs années en arrière.
« Le porte-parole de l’évêché a été mis à contribution. Certaines de ses déclarations ont relancé l’investigation et provoqué des questions de plus en plus pointues. Le caractère scabreux des informations livrées a peut-être appâté le grand public. Quant aux fidèles de l’Eglise catholique, leur accueil a oscillé de l’incrédulité à la surprise peinée. Rares sont ceux qui ont mis en doute les faits exposés. Ils ont été sensibles à la tardive prise de parole de Mgr Genoud.
Pas de chasse aux sorcières
« L’émulation voire la concurrence entre organes de presse de sensibilité diverse relève de la liberté d’expression dans un Etat fondé sur le droit où le rôle des médias devrait consister à « satisfaire les affligés et affliger les satisfaits ». A première vue, il n’y a pas eu d’abus flagrants mais, au contraire, un souci constant d’épargner les victimes et de s’abstenir de tout ce qui pourrait ressembler à une chasse aux sorcières. Quand il y a eu débat, le ton a été retenu.
« Dans une société religieusement pluraliste, l’Eglise catholique pouvait s’attendre à être, ici ou là, égratignée. Elle l’a été, avec tact et retenue. Elle serait malvenue de s’en plaindre au vu des faits qui lui sont reprochés. N’est-elle pas en dernière analyse responsable par son mutisme et ses tergiversations de cette tournante médiatique ? La stupeur née d’un suicide et la douleur de ses proches peuvent expliquer des excès oratoires. Le temps fera justice d’accusations infondées. »
